La parole aux sans abri

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Reportage 12.01'


''Chez-vous, c'est chez-nous,
chez-nous, c'est chez-vous..
aussi..'' Gilles Valiquette

Photographe: Réal Capuano (22 avril 1989)

Imaginez ce qui reste d'une gare à la fin dune guerre. Imaginez des hommes et des femmes cherchant refuge au coin d'une ville attaquée. Cette impression, je l'ai ressentie un jour de l'hiver 1989, en entrant pour la première fois à Dernier recours, 1250 rue Sanguinet, au cur de Montréal.

Un mois plus tard, le 24 mars 1989, j'y suis retourné, cette fois accompagné d'une équipe de tournage. Réal Capuano artiste photographe, Mathieu Duncan cameramen et une quinzaine d'autres bénévoles de trois radios communautaires.

C'était un vendredi de Pâque. L'ambiance était à la fête. Durant toute la nuit, la parole des sans abri était à l'honneur. Une cinquantaine d'hommes et de femmes, dont l'itinérance était devenue un mode de vie, ont parlé à cur ouvert en direct sur les ondes de CINQ, CIBL et CKUT.

18 ans plus tard, à partir de dix heures de témoignages, j'ai retenu pour l'État d'urgence 2007 quelques extraits sonores, mettant en vedettes André Gauthier, autoproclamé Roi des clochards et son compagnon de route, Gerry ''Chita'' Larrivée. D'une voix écorchée, chacun des deux hommes s'était emparé du micro pour livrer sa peine et sa joie. Pour dire qu'il existe. Pour dire ''Réveillez-vous avant que nous autres, on se réveille''.

De cet évènement radiophonique, des images ont été captées pour un film qui n'a jamais vu le jour. Un film sans budget et ''Sans titre''. Un film dont le montage est inachevé. Un film ou les sons sont encore séparés de leurs images. Un film que je sors tout droit de mon sous-sol pour en projeter quelques extraits.

De ce film ''Sans titre'', les images de Réal Capuano, photographiste urbain, sont le témoignage d'une époque. À vous de voir, en les regardant bien, ce que les mots ne peuvent dire. Peut-être quà travers ces 36 images captées un soir d'hiver 1989, vous vous ferez une petite idée sur le progrès d'une société, presque vingt ans plus tard.

Pendant trois ans, pour des milliers d'itinérants de Montréal, Dernier recours était devenu un lieu de vie. Ce coin de la ville, aussi chaotique en apparence, était leur chez-eux. On y retrouvait du café, de la chaleur et un sentiment d'appartenance. Mais faute de budgets et suite aux protestations de certains commerçants de la rue Sainte-Catherine, Dernier Recours de la rue Sanguinet a fermé ses portes le 15 août 1991. Plus la misère est dispersée, moins elle nous saute en face. Voilà pourquoi la Ville de Montréal avait jugé qu'il fallait mieux pour son image de cacher un coin de chez-nous.

Deux ans après la fermeture de Dernier recours, André Gauthier est mort, dans la rue.. Une chanson lui a été dédié par Boule noire, ''Le King''.

Pourquoi le plus élémentaire des droits, celui d'avoir un toit sur la tête, n'est pas encore notre priorité sociale et politique..? Pourquoi malgré tous les cris d'alarme, lancés depuis 20 ans, sur le phénomène de l'itinérance à Montréal, on se contente encore de se donner bonne conscience avec des petits gestes et de bons sentiments..? Pourquoi une commission sur l'Itinérance, réclamée par plusieurs, n'a pas encore vu le jour.. ? Pourquoi dans un pays aussi riche, des milliers d'hommes et de femmes, n'ont pas le droit fondamental d'être et de se sentir chez-eux..?

Mohamed Lotfi

PS: ''La parole aux sans abri'' est dédié au Bison ravi alias Patrick Straram (1934 - 1988). Il fait partie du montage sonore par l'extrait d'un discours qu'il a prononcé en 1976 pour appuyer la cause des sans logis à Montréal.


André Gauthier, Roi des sans abris participe à l'émission spécial

Photographe: Réal Capuano (23 mars 1989)