« Jugement injuste »
J’ai lu avec intérêt les six articles que le journal Le Monde a récemment consacrés au Maroc et à son roi. Aucun commentaire.
J’ai lu également, avec le même intérêt, les réactions, commentaires et lettres qu’ont suscités ces articles parmi de nombreux Marocains. La plupart d’entre eux se sont montrés, à mon sens, « plus royalistes que le roi ». Ici s’arrête mon commentaire.
Je préfère me prononcer sur une autre actualité.
Le 3 septembre dernier, la justice marocaine a condamné la militante féministe Ibtissam Lachgar à trente mois de prison ferme et à 50 000 dirhams d’amende pour « atteinte à la religion musulmane ». Son tort ? Avoir publié une photo d’elle portant un tee-shirt avec une formule empruntée aux mouvements féministes occidentaux militant pour l’égalité entre les sexes : « God is Lesbian ».
Qualifier ce jugement d’« injuste » paraît bien faible. Au fond, de quoi s’agit-il ? D’une provocation symbolique, certes discutable dans le contexte d’un pays musulman, mais qui ne justifie en rien une telle sévérité. On peut ne pas partager ses méthodes, mais l’on ne peut nier que Lachgar est, par son parcours, une femme courageuse et admirable. Son combat pour l’égalité, la justice et les droits individuels s’inscrit dans une évolution inévitable du Maroc, lente mais réelle. Trop lente sans doute pour des militantes comme elle. Ceux qui lui reprocheraient son militantisme n’aiment ni le Maroc ni les Marocaines.
Cette décision judiciaire interpelle. Elle paraît non seulement disproportionnée, mais aussi révélatrice d’un malaise profond dans la société marocaine. Lachgar n’a pas commis de crime : elle a exprimé une opinion, certes provocatrice et discutable dans sa forme, mais qui relève du champ du débat public. En sanctionnant une militante de cette manière, la justice envoie un message inquiétant : celui d’une société où la liberté de pensée reste sous tutelle.
Bien sûr, dans le contexte marocain où la religion demeure au cœur des lois et des mentalités, certains s’interrogent sur la pertinence d’un tel slogan. Ils demandent en quoi une telle provocation contribue-t-elle à la cause féministe au Maroc ? La question mérite d’être posée. Mais la réponse ne peut en aucun cas passer par la prison.
L’affaire Lachgar illustre une contradiction flagrante. D’un côté, le Maroc s’affirme sur la scène internationale comme un pays en mutation, en quête de modernité et d’ouverture. De l’autre, il sanctionne lourdement une militante féministe, tandis que sur les réseaux sociaux, des discours haineux, misogynes et violents continuent de circuler en toute impunité.
Il existe au Maroc une pluralité de courants féministes. Celui d’Ibtissam Lachgar s’inspire de mouvements occidentaux radicaux, ce qui pourrait heurter une partie de la société marocaine. Elle a été notamment engagée dans le mouvement AMAL, fondé par un groupe de femmes marocaines dont la médiatique Zineb El Rhazoui. La pertinence de ses méthodes peut légitimement être débattue. Mais un tel débat ne devrait pas être tranché dans une salle de tribunal, devant des juges. Une société qui aspire à la modernité doit accepter la confrontation des idées, y compris celles qui dérangent.
La justice marocaine, en prononçant ce verdict, s’est trompée de cause. Ce n’est pas un slogan qui menace la stabilité du pays, mais bien l’incapacité à garantir la liberté d’expression et à protéger le débat public. Un Maroc fort et sûr de lui n’emprisonne pas ses militants, il les écoute et débat avec elles et eux.
Enfin, rappelons que ces jugements, comme ceux qui ont frappé des journalistes, des intellectuels ou des militants depuis les dix dernières années, sont prononcés « au nom du roi ». Je doute fort que la majesté d’un souverain puisse s’incarner dans de telles décisions, injustes et contre-productives.
Je ne serais donc pas surpris qu’Ibtissam Lachgar bénéficie bientôt d’une libération ordonnée par le roi lui-même.
Mohamed Lotfi
7 septembre 2025
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Je crois que ce jugement, profondément injuste, donne paradoxalement raison à la femme condamnée à 30 mois de prison. En effet, il lui donne raison dans la mesure où il confirme l’existence d’un système où une certaine conception de Dieu, interprétée et instrumentalisée, sert de fondement à la domination et au pouvoir des hommes sur les femmes. Ce jugement ne fait que dévoiler une réalité : dans ce modèle, des hommes se considèrent légitimes à priver une femme de liberté simplement parce qu’elle a osé exprimer une opinion, une pensée, une critique.
Peu importe, au fond, que l’on soit en accord ou non avec ses propos. L’essentiel est ailleurs. Ce qui se joue ici, ce n’est pas la pertinence de son discours mais le droit même d’une citoyenne à dire, à contester, à débattre. En étant condamnée, Ibtissam Lachgar aura malgré elle réussi à mettre en lumière un aspect fondamental du pouvoir : celui qui trace des frontières invisibles entre ce qui peut être dit et ce qui ne doit jamais être dit.
Or, les lignes rouges devraient être celles qui protègent la société : l’incitation à la haine, l’appel à la violence, l’atteinte directe aux droits fondamentaux d’autrui. Mais lorsqu’on en vient à criminaliser une opinion, aussi dérangeante soit-elle, on bascule dans un autre registre : celui du contrôle de la pensée, de la restriction de la liberté d’expression, et finalement, du renforcement d’un ordre patriarcal et religieux qui se présente comme intouchable.
Une opinion, par définition, est un point de vue, une parole offerte au débat et à la confrontation intellectuelle. La condamner par la prison revient non seulement à réduire la pluralité des voix, mais aussi à nier le principe même de la démocratie. Et c’est précisément parce que cette condamnation montre les limites de ce système que, paradoxalement, elle confère à Ibtissam Lachgar une victoire morale : celle d’avoir révélé ce qui se cache derrière le discours officiel, celle d’avoir mis au jour l’injustice qui sous-tend l’usage du pouvoir.
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Mon point de vue est simple : la liberté individuelle d’opinion constitue l’un des fondements essentiels de toute société qui se veut ouverte, juste et démocratique. Elle ne se négocie pas, elle ne devrait jamais se solder par une peine de prison. Chacun d’entre nous a le droit de ne pas se sentir représenté par une militante, de ne pas partager ses idées, voire de les contester vigoureusement. Mais aucun citoyen libre, conscient et mature, n’avons le droit moral d’approuver son emprisonnement, encore moins de nous en réjouir.
En condamnant cette femme à 30 mois de prison pour avoir exprimé une opinion, la justice marocaine ne l’a pas réduite au silence : elle l’a élevée au rang d’icône. Une prison, surtout pour une pensée, n’est pas une gloire recherchée ; c’est une épreuve, une souffrance, une violence institutionnelle. Mais dans cette violence, il y a un paradoxe : l’État a offert à Ibtissam Lachgar une visibilité et une légitimité qu’aucune campagne militante n’aurait pu lui accorder.
Oui, en tant que militante, cette femme marocaine a toujours cherché à faire connaître sa cause. C’est le rôle d’une militante : mettre en lumière des injustices, provoquer le débat, questionner les certitudes. Mais il est important de distinguer la cause de la personne. Réduire ce débat à son cas personnel serait une erreur. Le vrai problème dépasse largement son histoire : il concerne toute une société où les libertés individuelles demeurent fragiles, où les classes sociales ne bénéficient pas des mêmes droits ni de la même capacité à faire entendre leur voix.
En vérité, ce procès nous renvoie à une question plus vaste : voulons-nous d’une société où le désaccord se règle par le dialogue, ou d’un système où le désaccord se sanctionne par l’enfermement ? La réponse à cette question ne concerne pas seulement Ibtissam Lachgar, mais chacun de nous, et l’avenir même de notre liberté collective.
ML/2025
