Le PQ est-il au service de la souveraineté ou la souveraineté est-elle devenue un instrument au service du PQ?
Le PQ est-il au service de la souveraineté ou la souveraineté est-elle devenue un instrument au service du PQ?
Il fallait l’inventer. La souveraineté québécoise serait désormais une affaire de calendrier présidentiel américain. Dans sa dernière déclaration, le chef du Parti québécois, Paul St-Pierre Plamondon, maintient qu’un gouvernement péquiste tiendrait un référendum sur la souveraineté au cours de son premier mandat, mais il ajoute une condition pour le moins singulière. Donald Trump devra quitter la Maison-Blanche. Si le PQ formait un gouvernement majoritaire à l’automne 2026, le référendum ne pourrait donc avoir lieu avant janvier 2029. La raison invoquée est compréhensible. Un enjeu aussi fondamental devrait être débattu dans un contexte « clair et calme », sans que les bouleversements de la politique américaine ne viennent brouiller le choix des Québécois. Compréhensible? Peut-être. Mais profondément révélateur.
Voilà un parti qui explique depuis des décennies que le Québec doit devenir maître de son destin afin de ne plus dépendre des décisions prises ailleurs, et qui vient nous expliquer que le moment où il pourra exercer cette souveraineté dépend, au moins en partie, de la situation politique aux États-Unis. Le Québec serait donc suffisamment mûr pour devenir un pays, mais pas suffisamment souverain pour décider lui-même quand il doit consulter sa population.
La déclaration du chef péquiste prend d’ailleurs tout son sens à la lumière d’une vieille formule d’Henry de Montherlant, « La politique est l’art de se servir des gens ». La politique est aussi, pourrait-on ajouter, l’art de se servir des circonstances. Et lorsque les circonstances deviennent défavorables, on peut toujours transformer un recul en prudence, une hésitation en responsabilité et une stratégie électorale en grande sagesse d’État.
Il est vrai que Donald Trump constitue effectivement un facteur d’instabilité majeur. Ses tarifs douaniers, ses déclarations sur le Canada et son évocation répétée de la possibilité d’en faire le « 51e État » ont contribué à renforcer chez certains Québécois le sentiment que le Canada offre, dans une période de turbulences, une forme de protection. L’Associated Press rapporte d’ailleurs que cette conjoncture a contribué à rendre le contexte plus difficile pour les souverainistes. Mais ce n’est pas Trump qui pose le problème politique. C’est le principe introduit par la déclaration péquiste.
Si l’instabilité internationale est désormais une raison suffisante pour reporter un référendum, combien faudra-t-il attendre? Donald Trump doit partir. Très bien. Mais Vladimir Poutine doit-il également quitter le pouvoir? Faudra-t-il attendre la fin de la guerre en Ukraine? Que fera-t-on si une crise éclate autour de Taïwan? Si la Chine accroît encore son influence? Si l’Europe traverse une nouvelle crise? Si le Moyen-Orient demeure en guerre? Si Israël continue ses crimes de guerre? Si l’Iran poursuit ses ambitions nucléaires? Si Haïti reste plongée dans l’instabilité? Si les marchés financiers vacillent? Si une nouvelle crise économique survient?
Et si, en 2029, le monde est toujours instable, hypothèse plutôt raisonnable, le PQ fera quoi? Il attendra encore? On pourrait presque imaginer un ministère québécois des Conditions gagnantes, avec son bulletin météorologique quotidien, « Aujourd’hui, risque élevé de turbulences géopolitiques. Référendum déconseillé. Éclaircies souverainistes possibles après la prochaine élection américaine ».
La plaisanterie révèle pourtant un problème sérieux. Le monde n’a jamais été stable. Il ne l’était pas en 1980, avec la guerre froide, la révolution iranienne et la crise énergétique. Il ne l’était pas davantage en 1995, alors que l’Europe sortait des guerres en ex-Yougoslavie et que le génocide rwandais venait de bouleverser la conscience internationale. Il ne l’était pas en 2001 avec le 11 septembre, ni en 2008 avec la crise économique, ni en 2020 avec le COVID. La politique consiste précisément à décider dans l’incertitude. Un État souverain n’a pas le privilège de choisir son environnement international.
C’est même là que se trouve une contradiction fondamentale du discours souverainiste contemporain. On explique que le monde est devenu tellement imprévisible que le Québec doit être maître de ses décisions, puis on explique que ce même monde est trop imprévisible pour que les Québécois puissent décider de devenir souverains. Le même danger devient simultanément l’argument en faveur de l’indépendance et l’argument pour la repousser.
Il faut toutefois comprendre la logique électorale qui se cache derrière cette apparente contradiction. Le PQ est aujourd’hui en tête de plusieurs sondages électoraux, mais l’appui à la souveraineté demeure nettement minoritaire. En mars, un sondage Léger plaçait le PQ à 31 % des intentions de vote, tandis que l’appui à la souveraineté s’établissait à 29 %. En avril, Qc125 évaluait à 31 % la proportion de Québécois qui voteraient pour la souveraineté contre 63 % pour le Non. Le paradoxe est donc limpide, le PQ peut être populaire sans que la souveraineté soit populaire.
Voilà pourquoi la déclaration de PSPP est politiquement habile. Le chef péquiste conserve l’engagement fondamental, le référendum aura lieu dans le premier mandat, tout en rassurant les électeurs qui ne souhaitent pas être plongés rapidement dans une nouvelle bataille constitutionnelle. Aux souverainistes, il dit, « Je n’ai pas abandonné le projet ». Aux autres, « Ne vous inquiétez pas, ce ne sera pas sous Trump ». Tout le monde peut donc repartir relativement satisfait. C’est précisément ce que l’on appelle une astuce politique.
Mais ce qui est habile électoralement n’est pas nécessairement cohérent avec un projet d’indépendance. La question devient alors, le PQ est-il au service de la souveraineté ou la souveraineté est-elle devenue un instrument au service du PQ?
Cette question est d’autant plus pertinente que le parti a considérablement évolué. Le PQ contemporain est plus identitaire, plus conservateur sur certaines questions et beaucoup plus attentif à la réalité électorale qu’à l’époque où le projet indépendantiste était présenté comme une rupture historique imminente. La souveraineté demeure son identité fondamentale, mais elle semble de plus en plus fonctionner comme un outil de mobilisation politique qu’un objectif réel à atteindre.
Autrement dit, on ne demande plus seulement, « Quand le Québec devrait-il devenir indépendant? » On demande, « Quand serait-il électoralement avantageux de tenir le référendum? » La différence est considérable. Dans le premier cas, le parti est au service du projet. Dans le second, le projet est au service du parti.
C’est ici que la formule de Montherlant devient particulièrement mordante. « La politique est l’art de se servir des gens ». Un parti peut se servir d’une inquiétude, d’une crise, d’un adversaire, d’une identité ou d’une grande idée nationale. La question n’est pas de savoir si c’est exceptionnel, c’est, en grande partie, le fonctionnement normal de la politique. Mais lorsqu’une grande idée comme la souveraineté devient surtout un outil pour conquérir le pouvoir, il faut avoir, au moins, l’honnêteté de le reconnaître.
Le plus ironique est que cette stratégie pourrait fonctionner. Le PQ pourrait remporter le pouvoir grâce au mécontentement envers la CAQ, à la fragmentation du vote, à son positionnement nationaliste ou simplement à l’usure du pouvoir. Il pourrait ensuite affirmer qu’il possède un mandat pour gouverner, tout en maintenant son engagement envers un référendum. Puis viendrait le contexte international, qui permettrait de réévaluer le calendrier.
C’est là que la promesse devient presque impossible à contester. Le référendum n’est jamais abandonné. Il est simplement reporté en fonction des circonstances. Or une promesse qui peut toujours être reportée sans jamais être officiellement abandonnée est une promesse électorale idéale. Elle satisfait les militants. Elle rassure les indécis. Elle permet de gagner du temps. Et elle ne coûte rien tant que le moment de vérité n’arrive pas.
Le problème, toutefois, est qu’un projet de souveraineté ne peut pas être conçu comme un produit soumis aux conditions météorologiques. Un peuple qui choisit l’indépendance ne choisit pas son environnement international. Il choisit d’assumer les risques et les responsabilités qui viennent avec cette décision.
La question fondamentale est donc très simple, si le Québec doit attendre que le monde soit stable pour devenir souverain, quand deviendra-t-il souverain? La réponse risque d’être, jamais. Parce que le monde ne sera jamais stable.
Le PQ veut pouvoir dire qu’il est indépendantiste sans avoir à précipiter l’indépendance. Il veut conserver le référendum comme horizon tout en le repoussant dès que le contexte devient défavorable. Il veut mobiliser ceux qui rêvent encore du pays tout en rassurant ceux qui craignent la rupture. C’est politiquement brillant. C’est aussi, à mon sens, la définition même de l’opportunisme politique.
À force de chercher les conditions gagnantes, le PQ risque de découvrir une vérité embarrassante. Les conditions gagnantes n’existent pas. Il n’existe que des circonstances. Et gouverner, c’est décider malgré elles. Le choix qui devrait être offert aux Québécois est donc beaucoup plus simple que le calendrier compliqué que l’on nous propose. Le Québec veut-il ou non devenir un pays? Si oui, il faut expliquer comment, avec quels moyens, avec quelles alliances et à quel prix? Sinon, il faut avoir le courage de reconnaître que la souveraineté n’est plus une priorité politique.
Mais entre les deux, il y a cette zone extraordinairement confortable où l’on affirme vouloir un pays tout en expliquant pourquoi ce n’est jamais tout à fait le bon moment pour demander aux citoyens s’ils le veulent. La phrase de Montherlant prend alors toute sa force. La politique est l’art de se servir des gens. Mais elle est aussi l’art de se servir de leurs espoirs, de leurs craintes et de leurs aspirations. Depuis le départ de Bernard Landry, la souveraineté est devenue une marque de commerce dont on se sert pour gagner le pouvoir, plutôt qu’un projet pour lequel on demande le pouvoir afin de le réaliser. Pour un parti qui prétend vouloir faire du Québec un pays souverain, il y a là une ironie qui devrait faire tourner Parizeau dans sa tombe.
Avons-nous un parti de l’indépendance que nous méritons? La question ne concerne pas seulement le Parti québécois. Elle nous concerne tous. Un parti politique, même lorsqu’il est dirigé par des stratèges habiles, ne surgit jamais de nulle part. Il se nourrit des aspirations, des peurs, des contradictions et des ambiguïtés de la société qu’il cherche à gouverner. Alors, avons-nous le PQ que nous méritons?
La question devient encore plus intéressante lorsqu’on regarde le Bloc québécois. S’il existe un parti qui illustre à lui seul le paradoxe québécois, c’est bien celui-là. Le Bloc se présente comme un parti indépendantiste, dont la mission est de promouvoir la souveraineté du Québec, mais il travaille quotidiennement à Ottawa, au sein même du Parlement canadien, pour défendre les intérêts du Québec.
Cette contradiction n’est évidemment pas nouvelle. Jacques Parizeau lui-même voyait en 1995 le Bloc québécois comme un « parti souverainiste à Ottawa » et considérait sa présence au Parlement fédéral comme un élément important dans la marche vers la souveraineté. Mais il y a là une ironie que l’histoire politique québécoise n’a jamais complètement résolue, vouloir créer un pays tout en consacrant une partie de son énergie politique à mieux fonctionner à l’intérieur du pays que l’on affirme vouloir quitter.
Le Bloc est donc, à sa manière, l’expression parfaite de cette ambiguïté. De ce paradoxe. Il affirme que le Québec devrait éventuellement devenir souverain, mais il demande en même temps aux Québécois de lui confier des sièges à Ottawa pour intervenir dans les décisions du Canada. Il veut préparer la sortie du système tout en utilisant pleinement les leviers de ce système. Il conteste le fédéralisme tout en participant activement à son fonctionnement parlementaire. Là encore, le rêve de la souveraineté cohabite avec la volonté de préserver, d’améliorer ou de négocier les avantages du statu quo.
Un souverainiste peut parfaitement décider d’utiliser les institutions fédérales pour défendre les intérêts du Québec en attendant qu’une majorité se dégage en faveur de l’indépendance. Mais politiquement, le symbole est puissant. Le Bloc représente peut-être mieux que tout autre parti cette volonté québécoise de vouloir simultanément s’affirmer comme nation distincte et continuer à bénéficier des institutions, des ressources et des protections du Canada.
Le PQ fait donc peut-être à Québec ce que le Bloc fait à Ottawa. Il entretient la possibilité de la rupture tout en composant avec la réalité du système existant. L’un promet un référendum sans vouloir le précipiter; l’autre défend la souveraineté tout en travaillant dans le Parlement de l’État dont il souhaite éventuellement que le Québec se sépare. Le paradoxe n’est plus seulement celui du Parti québécois. Il devient celui d’une société politique entière.
Voilà le paradoxe québécois. Vouloir le parti qui promet la souveraineté sans vouloir nécessairement la souveraineté qu’il promet. Nous pouvons souhaiter un Québec plus affirmé sans vouloir devenir un État indépendant. Nous pouvons critiquer Ottawa tout en hésitant à quitter le Canada. Nous pouvons être irrités par le fédéralisme sans être prêts à en assumer l’alternative. Nous pouvons même souhaiter un référendum, à condition qu’il ne soit pas trop proche, trop risqué, trop incertain ou trop dangereux.
Et le PQ s’adapte. Il ne fait peut-être que nous rendre le miroir que nous lui tendons. Si le chef péquiste peut annoncer que le référendum aura lieu dans un premier mandat, tout en précisant qu’il n’aura pas lieu avant le départ de Trump, c’est parce qu’il sait que cette formule répond à deux désirs contradictoires de l’électorat. Il nous offre le pays en perspective et la tranquillité dans l’immédiat. Une promesse d’émancipation avec une clause de prudence. Est-ce exactement ce que nous lui demandons?
Nous voulons le changement sans le bouleversement, la rupture sans la rupture, l’affirmation sans le risque, la souveraineté sans l’incertitude. Nous voulons que le Québec soit différent, mais pas au point de devenir complètement différent. Nous voulons être maîtres chez nous, mais nous aimerions que quelqu’un d’autre demeure disponible en cas de tempête. Dans ces conditions, pourquoi reprocher au PQ son opportunisme? Il serait presque surprenant qu’un parti politique ne profite pas d’une contradiction aussi confortable.
Le véritable paradoxe n’est donc pas que le PQ ait changé. Le Québec a changé et le PQ a eu l’habileté politique de changer avec lui. L’Institut Environics constate d’ailleurs que l’éventuel retour du PQ au pouvoir ne s’expliquerait pas par une remontée de l’appui à la souveraineté ni par une insatisfaction croissante envers le fédéralisme. Les indicateurs concernant la place du Québec dans le Canada demeurent relativement stables. Autrement dit, le PQ pourrait revenir au pouvoir sans que le Québec soit devenu souverainiste. Cela devrait nous faire réfléchir.
Un peuple peut parfaitement décider de ne pas devenir indépendant. C’est son droit le plus absolu. Ce qui devient plus problématique, c’est de vouloir simultanément les avantages symboliques de l’indépendance et les garanties matérielles du statu quo, puis de reprocher aux politiciens de jouer avec cette contradiction.
Nous voulons le pays, mais nous voulons être rassurés contre les risques du pays. Nous voulons l’affirmation nationale, mais nous voulons conserver les protections de l’ensemble canadien. Nous voulons que le Québec soit maître de son destin, mais nous préférons attendre que le destin devienne plus prévisible avant de prendre une décision. Le PQ nous répond, très bien, nous allons attendre avec vous.
Montherlant disait que « la politique est l’art de se servir des gens ». Mais peut-être faut-il retourner la formule contre nous-mêmes. Les politiciens se servent des contradictions des peuples, certes. Mais les peuples se servent aussi des politiciens pour ne pas avoir à trancher leurs propres contradictions. Le PQ nous ressemble donc peut-être beaucoup plus que nous aimerions le croire.
Et c’est pourquoi la question ultime n’est pas de savoir si le PQ aura le courage de tenir son référendum sous Trump, après Trump ou après le prochain grand bouleversement mondial. La vraie question est de savoir si, un jour, les Québécois auront le courage de répondre clairement à une question beaucoup plus simple, que voulons-nous réellement?
Un Québec plus autonome dans le Canada? Un Québec souverain? Ou simplement un Québec qui veut être davantage reconnu, davantage respecté et davantage maître de ses choix sans nécessairement devenir un pays? Ce qui est problématique, c’est de vouloir les trois en même temps.
Un jour ou l’autre, même le meilleur stratège politique ne pourra plus nous protéger contre notre propre contradiction. Et ce jour-là, ce ne sera ni Donald Trump, ni Vladimir Poutine, ni Pékin, ni Ottawa qui devra décider. Ce seront les Québécois. Et peut-être découvrirons-nous alors que le véritable obstacle à la souveraineté n’aura jamais été le contexte international. Il aura été notre hésitation à choisir entre le rêve et ses conséquences.
ML/2026
